Entretien avec Ismaïl Ferhart, auteur d'un livre dédié à l'histoire des syndicats enseignants

Publié le 27 mai 2025 par Loris
Entretien avec Ismaïl Ferhart, auteur d'un livre dédié à l'histoire des syndicats enseignants

Enseignant professeur à l'université Paris-Nanterre en sciences de l'éducation et co-directeur du Master professeur des écoles, Ismaïl Ferhart a consacré une grande partie de ses études au syndicalisme enseignant. Dans un livre intitulé Les syndicats de l'Éducation nationale, il retrace l'histoire du syndicalisme et les principaux enjeux que rencontre le milieu. 

À cette occasion, nous nous sommes entretenus avec lui. 

Pourquoi avoir dédié votre livre aux syndicats de l'Education nationale ?

Il se trouve que j'avais fait ma thèse en partie sur le syndicalisme enseignant, il y a maintenant deux ans. La thèse avait une dimension plutôt historique, elle s'arrêtait aux années 90. L'ouvrage a une dimension sociologique, avec des entretiens et un questionnaire inter-organisation. Jusque-là, les questionnaires étaient faits par organisation, on avait peu de données comparables, d'où l'intérêt d'organiser un questionnaire qui soit inter-organisation. Il y a pléthore de personnel et peu de travaux existent sur ces catégories et leurs syndicats, qui sont alors méconnus et ignorés par la recherche.

Vous dédiez une partie au profil des militants et leur évolution. Quel est le profil du militant d'un syndicat de l'Education nationale aujourd'hui ?

Globalement, le profil est connu depuis longtemps, ce n'est pas nouveau. Par définition, c'est une personne diplômée, voire plus diplômée que ce qui est reconnu par les concours, même si l'on prend en compte les plus anciens membres. Ce sont des enfants de classe moyenne, peu d'entre eux se positionnent sur des classes populaires. On relève une partie plus élevée d'enfants immigrés européens, qui acquièrent un statut par le métier.

Certaines choses changent, c'est un point  important. Par exemple, il y a des différences générationnelles. Plus on est âgé, plus on cumule les engagements militants, c'est surtout valable pour les hommes : ils font partie d'un parti politique, d'une ou de plusieurs associations, ils sont proches des mouvements pédagogiques.

Si l'on se tourne vers les plus jeunes, on rencontre davantage de femmes, et on se rend compte que le militantisme syndical est privilégié. Il y a moins de présence de ce profil dans les groupes pédagogiques, les partis politiques ou les associations, parce que ces personnes n'ont pas le temps de faire autre chose.

Un autre point fondamental ressort de cette étude : le militantisme est vieillissant.

C'est vraiment quelque chose de très, très net. Même si la moyenne d'âge baisse, il reste des différences significatives entre la moyenne d'âge des militants et du personnel relevant du ministère de l'Éducation nationale. Si on affine les recherches, on se rend compte qu'il y a très peu de monde en dessous de la barre des 30 ans, c'est beaucoup moins que dans la population des métiers éducatifs. Pourtant, ce sont des gens issus de carrières avancées, qui ont des échelles de rémunération et qui font partie des catégories les mieux payées.

Il y a véritablement une crise des adhérents. C'est une réalité inter-organisation et cela représente un risque majeur puisque quand les militants actuels vont partir, il n'y aura pas de remplaçants pour combler le manque. Les jeunes n'adhèrent pas aux syndicats.

Pourquoi dites-vous que la spécificité est en train de disparaître dans le syndicalisme français ?

Il y a un réel enjeu sur ce point. Depuis l'éclatement de la Fédération de l'Éducation nationale (FEN), les héritières telles que la FSU restent les structures syndicales principales pour les enseignants. Les confédérations comme la CGT, le CFPC, la CFDT ou la FO restent minoritaires. Pourtant, la sociologie des militantes et militants du syndicalisme est en train de devenir une norme. C'est-à-dire que la patronne de la CGT est en réalité CPE, elle aurait pu s'engager dans un syndicat comme l'UNSA. À la tête d'organisations générales, on trouve des militantes et militants qui ressemblent à ceux du milieu éducatif. Ce qui nous mène à un véritable paradoxe.

Aujourd'hui, de nombreux enseignants ne souhaitent plus faire grève ou agir dans le cadre de mobilisations syndicales parce qu'ils ont le sentiment que ces actions sont inefficaces, est-ce que vous l'avez remarqué aussi ? Est-ce aussi inefficace qu'ils le pensent ?

Effectivement on assiste à un phénomène de désadhésion : les syndicats ne donnent pas toujours les chiffres et ça évolue dans l'année, ce n'est pas simple, mais tout montre que le taux de syndicalisation baisse.

Il y a eu un moment révélateur de ce désengagement en 2018, avec le phénomène en ligne « pas de vague ». En lien avec l'agression d'une enseignante et la publication d'une vidéo très violente, ce hashtag s'est multiplié sur les réseaux sociaux. Dans un questionnaire à ce sujet, les personnes qui sont le plus en accord avec l'utilisation de ce mot-clé sont des anciens syndiqués, alors que les syndiqués actuels ne sont pas d'accord, et les non syndiqués sont un peu d'accord. Les syndicats s'alarment de cette forme de protestation qui n'est pas encadrée et qui est très médiatisée.

Toutes les organisations syndicales qui ont répondu à l'enquête se déclarent très pessimistes sur l'efficacité des actions syndicales. Il y a une croyance faible dans l'efficacité des actions menées par les syndicats. Les enseignants sont encore plus pessimistes que les autres corps de l'enseignement spécifique par rapport aux non enseignants.

Pour quelles raisons recommanderiez-vous votre ouvrage aux enseignants du premier degré de l'éducation nationale ?

C'est intéressant de voir que le premier degré est le berceau du syndicalisme de l'éducation nationale, c'est le secteur le plus syndiqué, avec les organisations les plus puissantes. C'est intéressant de voir le déclin de cette forteresse et de voir que les pratiques syndicales se déclinent avec une nouvelle génération de professeurs des écoles qui refluent les syndicats.

Les enseignants qui sont entrés dans les organisations ou dans la fonction à partir de 2003 sont arrivés dans un métier où les syndicats étaient moins présents qu'avant. Depuis une quinzaine d'années, on observe un déclin marqué de la présence des syndicats parmi les enseignants du premier degré.

L'ouvrage essaye de s'adresser à tout le monde, il s'agit de rendre ce sujet simple pour toute personne qui ne connaît pas le sujet. Je tente de faire une synthèse, un peu originale, pour faire le point sur toute l'histoire syndicale car les derniers ouvrages datent de début 2000.

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