La morphologie pour mieux lire et écrire

La morphologie pour mieux lire et écrire

Dans le numéro de La Classe de ce mois de février, nous vous proposons de découvrir des extraits du passionnant ouvrage "La morphologie pour mieux lire et écrire : 55 activités pour découvrir les règles de formation des mots". Edité chez Chenelière Education, ce titre a été co-écrit par Rachel Berthiaume, docteure en linguistique appliquée à l'Université du Québec à Montréal. Nous vous proposons de découvrir l'intégralité de son interview !

Ouvrage disponible chez Pirouette Editions.

Comment est née l'idée de cet ouvrage ?
Mon intérêt pour la morphologie a débuté lorsque j’effectuais mes recherches doctorales, menées auprès d’élèves sourds gestuels. En effectuant certaines lectures, j’ai réalisé à quel point les connaissances morphologiques connaissaient un essor au sein des recherches scientifiques menées sur l’apprentissage de la lecture et de l’orthographe, et j’ai rapidement été intéressée à participer à ce courant de recherches. Lorsque j’ai obtenu mon poste de professeure à l’Université de Montréal, j’ai mené mes premières recherches en lien avec les connaissances morphologiques auprès d’élèves du primaire en général ainsi qu’auprès d’élèves dyslexiques. Je me suis rendu compte, en donnant des ateliers de formation pour diffuser mes résultats de recherche auprès d’intervenants du milieu scolaire, à quel point il existe très peu de matériel pour enseigner la morphologie aux élèves. L’idée de proposer un manuel d’activités a alors germé. En parallèle, dans le cadre de l’un de mes cours de deuxième cycle portant sur l’évaluation en didactique du français, j’ai eu des discussions avec une équipe de trois étudiantes qui étaient également enseignantes et qui étaient très intéressées par la morphologie. Elles ont réalisé comme travail final un mini outil d’évaluation contenant quelques tâches morphologiques qui m’a beaucoup plu. Je leur ai proposé de soumettre une proposition de livre auprès de Chenelière Éducation et j’ai effectué les démarches nécessaires pour obtenir les informations sur la manière d’effectuer cette soumission. Nous avons ensuite rédigé ensemble la soumission.

En quoi l'étude de la morphologie facilite-t-elle l'accès au sens ?
Le point de départ est assurément le caractère morphologiquement riche de la langue française. Une grande partie des mots du français comporte plus d’un morphème. Les enfants le captent rapidement à l’oral, ce qui fait qu’ils sont sensibles très jeunes à la structure morphologique des mots. Dans l’introduction au livre, je donne quelques exemples de créations de mots par de jeunes enfants de mes amis qui témoignent leur compréhension non seulement du sens de certains affixes, comme le dé-, par exemple, qui signifie « le contraire de », mais également de l’arrimage entre les bases et les affixes, par exemple de comprendre que le préfixe dé- se joint, la plupart du temps, à un verbe. Ces connaissances acquises à l’oral en âge préscolaire permettent d’appréhender le sens de bien des mots à l’écrit, parce que les élèves reconnaissent, sans nécessairement être en mesure de le nommer, le sens des affixes qui construisent les mots.

Dans un deuxième temps, la morphologie est un domaine de la linguistique qui est en étroite relation avec, entre autres, la sémantique. Ainsi, à partir du moment où un enfant comprend le sens de l’affixe –eur, par exemple, et qu’il connaît le sens du verbe « manger », il peut déduire que le mot « mangeur » signifie « celui qui mange ». J’ai dans les dernières années entendu toutes sortes de réponses de la part d’élèves lorsque je leur demande de m’expliquer, par exemple, quel pseudo-mot entre aidage et airage ressemble le plus au mot nettoyage, et les réponses montrent bien à quel point les élèves profitent du sens des mots pour répondre, par exemple en indiquant que la bonne réponse est aidage puisque le chauffage aide à avoir chaud.

Enfin, le fait de comprendre le sens des bases et des affixes aide les élèves à faire le lien avec plusieurs mots, contribuant ainsi à bonifier leur vocabulaire. Par exemple, connaître fleur permet de déduire le sens de plusieurs mots qui contiennent cette base, et reconnaître que le –iste de fleuriste signifie « celui qui » ou fait référence à un métier permet à l’élève de développer une sensibilité aux mots qui se terminent en –iste.

En bref, la morphologie concerne des aspects des mots qui comportent un sens spécifique et qui contribuent à reconnaître le sens des mots en tant que tels.

Vous proposez des jeux originaux qui s'attachent particulièrement à la morphologie, quitte à choisir des mots loufoques. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ce choix ?
En ce qui concerne le choix des pseudo-mots, ceux-ci constituent à mon avis une excellente façon de travailler la structure morphologique des mots. La morphologie concerne, entre autres, les règles de formation des mots (i.e. le fait, par exemple, que le suffixe –eur s’adjoint, la plupart du temps, à une base verbale, comme dans danseur). En créant des mots qui n’existent pas, mais qui respectent (ou non) les règles morphologiques du français, on s’éloigne du sens des mots en tant que tels, puisque ces mots ne sont pas dans le dictionnaire, et on travaille directement le sens des affixes et ces règles. Par exemple, une mitainerie devient un endroit où l’on fabrique des mitaines grâce à la reconnaissance du sens du suffixe –erie qui signifie « un lieu », et on déduit que prépareur est plus plausible que papiereur car le –eur se joint la plupart du temps à des verbes. Il y a eu une certaine résistance face aux pseudo-mots de la part d’enseignants à qui nous en avons parlé et de la part de la maison d’édition même. Il est certain que de travailler avec des mots qui n’existent pas effraie, car souvent on pense que les élèves mélangeront le sens de ces pseudo-mots avec celui des vrais mots. Or, les élèves font très bien la distinction entre mots et pseudo-mots et, justement, adorent travailler avec des pseudo-mots puisqu’ils ont moins l’impression qu’une réponse correcte et normative est attendue.

En ce qui concerne les activités ludiques en tant que telles, nous avions envie de proposer des activités qui seraient courtes et amusantes, qui pourraient facilement être intégrées dans une période de classe de manière interactive la plupart du temps. Par exemple, prendre la forme d’une activité récompense, ou constituer le prolongement d’un enseignement plus formel. C’est pourquoi plusieurs de nos activités sont proposées sous formes de jeu qui s’apparentent à des jeux qui existent déjà, comme mémomorphos qui s’inspire du classique jeu de mémoire.

Comment avez vous trouvé toutes ces idées de jeux ?

Les idées de jeux proviennent, pour la plupart, de mes deux coauteures enseignantes, Pascale et Martine, qui sont très imaginatives et créatives! Elles se sont inspirées de jeux qui existent déjà, comme le jeu de bingo, le jeu de mémoire ou le jeu de bataille de cartes, etc. et qui font le bonheur de leurs élèves. Ce sont des enseignantes qui créent déjà beaucoup de matériel pour leur propre salle de classe, et j’ai eu la chance de profiter de leur sens créatif. Pour ma part, les activités que j’ai créées sont grandement inspirées des tâches d’évaluation que l’on retrouve dans la littérature scientifique en lien avec l’évaluation des connaissances morphologiques, que j’ai tenté de reformater afin de les rendre plus interactives et ludiques. Par exemple, l’activité de décomposition a été utilisée par bon nombre de chercheurs, et je l’ai moi-même utilisée dans mes recherches, dans la mesure où je proposais des listes de mots au sein desquels les élèves devaient encercler la base lorsqu’ils en contenaient une. Je me suis demandé comment la rendre plus ludique, et l’image d’un élève mettant une loupe sur un mot pour en reconnaître la base m’est venue, ce qui a mené à l’activité « Où es-tu, petit mot? ».

Pouvez-vous nous dire un mot sur l'équipe des auteurs ?
Martine est enseignante au préscolaire et au primaire depuis 2008. Elle a un grand esprit créatif. C’est probablement celle qui a proposé les activités qui ressortaient le plus de l’ordinaire, mais qui étaient aussi les plus difficiles à réaliser sur le plan pratique! Elle travaille avec de jeunes élèves, et son expérience sur le terrain a été à l’origine d’activités plus adaptées aux jeunes enfants, comme par exemple l’histoire de l’éléphanteau en lien avec le suffixe –eau. Pascale a une grande expérience auprès d’élèves en difficulté, en particulier auprès d’élèves aux prises avec des difficultés de comportement. Elle a un œil plus terre à terre, dans la mesure où les activités qu’elle a proposées sont précises et concrètes, tout en demeurant ludiques. Elle a proposé de nombreuses adaptations pour toutes les activités créées, ce qui contribue à la richesse du livre. C’est elle qui est à la base de l’activité « Le jeu-questionnaire des affixes ». Enfin, Daniel, qui est également professeur à l’Université de Montréal et avec lequel je collabore depuis nombre d’années, est le mentor du groupe, dans la mesure où il possède des connaissances en lien avec le domaine de la didactique qui sont vastes et riches et qu’il avait déjà une expérience liée à la publication de matériel didactique. Son expertise et ses conseils ont été extrêmement précieux pendant le processus de rédaction du livre. Certaines des activités sont également de son cru, comme par exemple « Pseudo-mots en construction ». En somme, je dirais que nous avons été une équipe complémentaire pour ce projet, car si nous avons toutes et tous créé des activités de notre côté, nous avons lu et commenté celles des autres et ces échanges ont contribué à bonifier le matériel que nous proposons.

Votre ouvrage a-t-il été testé en classe ?

Pascale et Martine ont expérimenté plusieurs des activités du livre auprès de leurs élèves avant que celles-ci ne soient incluses dans celui-ci. Pour ma part, j’en ai testées plusieurs auprès d’élèves de classes du primaire, mais après que le livre ait été publié.

Qu'en pensent les élèves ? Et les enseignants ?
Il est difficile de répondre à cette question dans la mesure où je n’ai pas encore reçu beaucoup de rétroactions de la part du milieu enseignant. Je peux témoigner du fait que Pascale et Martine reçoivent beaucoup de commentaires positifs de la part de leurs élèves lorsqu’elles utilisent le livre dans leurs classes respectives. Les quelques enseignants à qui j’ai montré le livre semblaient ravis, les visites de classes que j’ai moi-même effectuées ont été fructueuses. Ce qui m’étonne le plus est de constater que notre livre est populaire auprès des orthophonistes en milieu scolaire, qui semblaient attendre ce type de matériel depuis longtemps. Également, j’ai reçu des échos de pays francophones outre-mer comme la France et la Belgique, ce qui m’a grandement fait plaisir. Je suis ravie de constater que notre manuel d’activités trouve écho non seulement au Québec, mais également en Europe.

 

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