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Bonnes feuilles : 100 idées pour mieux discerner difficultés et besoins spécifiques dès la maternelle

Bonnes feuilles : 100 idées pour mieux discerner difficultés et besoins spécifiques dès la maternelle

Comment bien s’occuper des élèves présentant des problèmes de comportement, de mémorisation ou de concentration ? En effet, la problématique des besoins spécifiques interroge tous les enseignants, dès la maternelle…. Florence Cabellan propose 100 idées pour agir au quotidien, du repérage des blocages à la mise en place d’aides concrètes.

Vous êtes directrice d'école, enseignante en maternelle, et faites bien d'autres choses encore... Pouvez-vous nous présenter votre parcours, et ce qui fait que vous avez eu envie d'écrire ce livre à ce moment de votre parcours ?

Mon parcours pourrait sembler fragmenté. Pourtant, toutes les facettes se sont assemblées et interagissent régulièrement.

J’ai travaillé pendant dix ans dans l’animation socio-culturelle en tant qu’animatrice puis responsable de structures. Lorsque le statut d’emploi-jeune (octobre 1997) a été créé, j’ai été pendant deux années « aide éducatrice » dans la BCD d’une école élémentaire où je mettais en place des ateliers d’écriture et des séances de présentation numérique de thématiques sélectionnées par les enseignants sur des CD-rom récemment édités (pourtant le terme CD-rom est tellement désuet maintenant !) par la revue Tout l’univers. Dans cette grande école, j’ai observé un panel de pédagogies et des conceptions très différentes de la relation à l’élève par les enseignants. Vous savez, cette distance jugée nécessaire par certains ou cette proximité et cette mise en confiance fondamentale pour d’autres.

Par la suite, j’ai travaillé en tant que maître auxiliaire spécialisé en Section d’Enseignement Général Professionnel adapté (SEGPA) à Maisons-Alfort, Orly et Villeneuve-Saint-Georges (94). Cette expérience a été éprouvante humainement car les jeunes avaient un passé et un contexte envahissants. Comment libérer son mental pour accueillir des connaissances dans ces situations ? Apprendre autrement était nécessaire. Par exemple, la rencontre avec un compagnon Emmaüs, Jean, qui avait voyagé en vélo au Brésil m’avait donné l’idée de projeter une carte d’Amérique du Sud et de retracer son voyage. Son récit de voyage édité nous avait permis de travailler la fluidité de la lecture, la compréhension de texte, les maths (les opérations sur les distances et leurs conversions), la géographie et surtout les notions de projet, de volonté et de persévérance. Parallèlement, la grammaire et l’orthographe étaient abordées par des sketchs en faisant du théâtre. Bref, l’objectif était de remobiliser ces jeunes pour qu’ils comprennent davantage à quoi servent les notions travaillées en s’investissant dans un projet commun.

Puis, après l’obtention du concours, j’ai enseigné 2 années en élémentaire où il me semblait que les lacunes provenaient du manque de manipulation qui freinait la capacité d’abstraction des enfants. Je me suis donc spécialisée dans l’enseignement à l’école maternelle depuis quinze ans. J’ai fréquemment travaillé en double niveaux.

Cette année pour la 1ère fois, après une fermeture de classe, j’ai enseigné en triple niveaux avec 29 élèves. Je n’ai pas apprécié cette expérience. Un enseignant, même expérimenté, est fragilisé par ce type de situation. Notre investissement humain est tel qu’une insatisfaction liée au manque de temps pour accompagner certains élèves individuellement se mue en contrariétés, voire en insomnies.

Ainsi, depuis des années, tout en préparant ma classe pour le lendemain, j’avais la sensation de ne pas enseigner de façon optimale, c’est à dire sans oublier d’élèves. Comme nous accueillons à l’école maternelle tous les élèves dans leur belle diversité, j’ai repris des études en Master de recherche afin de mieux cerner les besoins spécifiques des jeunes enfants notamment dans le domaine de l’apprentissage de la langue écrite.

Cet ouvrage est une synthèse de lectures de mes recherches axées sur la sphère pragmatique. Concrètement, en accueillant tous nos jeunes élèves, comment les aider au mieux ?

Vous ciblez dans votre ouvrage ce petit nombre d'élèves "qui nécessite une attention très particulière du fait de leur comportement ou de leurs problèmes de mémorisation et de concentration". Peut-on parler d'élèves à besoins particuliers ? D'élèves "dys" ?

Initialement, cette préoccupation était principalement liée à mes deux fils qui ont des troubles spécifiques des apprentissages que j’avais décelés dès leur moyenne section de maternelle. Le repérage dans le temps, l’écriture et la mémorisation des lettres étaient très problématiques pour eux. De plus, leur concentration était furtive.

Ce vécu me permet actuellement de repérer ces indices et d’accompagner les parents vers les professionnels de la santé qui poseront leur diagnostic. Si le diagnostic est posé, cet accompagnement précoce est beaucoup plus efficace et évitera de creuser des écarts avec les autres élèves. Ce qui est contraignant, c’est d’attendre la fin du CE1 pour un diagnostic de dyslexie et de dysorthographie car il faut 2 années de retard avéré pour que ces troubles soient nommés.

En attendant, au quotidien, ces jeunes élèves viennent à l’école et doivent progresser par d’autres méthodes plus corporelles comme celle de Borel-Maisonny facilement utilisable jusqu’en CE1 ou les méthodes tactiles sur des lettres en relief ou des tracés en creux (en MS et GS) afin de mémoriser au mieux les lettres (graphèmes) et d’y associer leur son (phonèmes). Ce pré-requis essentiel à la lecture est une aide précieuse pour ces élèves qui s’aident des gestes pour retrouver le phonème lorsqu’ils hésitent visuellement entre deux graphèmes. En ce sens, leurs besoins sont particuliers parce que leur dysfonctionnement cognitif a pour conséquence un déficit de connexions entre l’aire visuelle et auditive par exemple (il ne faut pas hésiter à lire des articles du Dr Habib qui explique très clairement ce problème).

Les 100 idées proposées ont pour but d'outiller l'enseignant face à des situations déroutantes. Le 1er conseil que vous donnez semble être d'observer, et d'apprendre à mieux connaître le développement de l'enfant…

Nous avons un système éducatif qui a un rythme annuel de septembre à début juillet mais les élèves sont accueillis par niveau selon leur année civile de naissance. Pour de jeunes enfants ces quelques mois, (parfois 11 mois !) nécessitent d’emblée un temps d’observation.

Comment l’enfant surmonte et compense cet écart ? Quelles agilités développe-t-il parallèlement ? Tel autre, pourtant plus âgé, ne parvient pas à progresser. Est-ce dans tous les domaines ? Entend-il bien ? Voit-il bien ? Ces questions basiques sont absolument essentielles. Il est nécessaire d’évaluer ces données physiologiques avant d’émettre d’autres hypothèses. Comprendre le fonctionnement de chaque élève induit la notion de temps, de perception de son contexte d’évolution ou de blocage. Accompagner les élèves rencontrant des difficultés suppose des dizaines d’hypothèses questionnées au fur et à mesure d’une année scolaire. Trouver une solution est une victoire sans podium car elle est souvent ponctuelle. Dans le meilleur des cas, c’est une passerelle qui permet à l’élève de créer du lien entre des notions jusque-là dispersées pour lui.

Les entretiens avec les parents sont-ils efficaces pour cerner les difficultés ?

C’est avant tout une grille d’entretien qui peut bien entendu être complétée. Lors de l’entretien, les parents apportent d’eux-mêmes des éléments importants. Il est vrai que certains entretiens sont émotionnellement compliqués. D’où la nécessité d’un support. Avant tout, il est important que les parents ne se sentent pas jugés. Les questions de cette grille leur montrent que l’enseignant cherche à comprendre et à créer du lien entre le lieu de vie de l’enfant et l’école. Cerner les difficultés serait ambitieux, l’objectif serait plutôt de percevoir des facteurs possibles. Rares sont les certitudes après un entretien, on assemble les indices et on explore des pistes.

Dans le chapitre consacré à l'accompagnement des gestes de la vie quotidienne, vous citez la "procédure de chaînage". Pouvez-vous en dire un peu plus sur ce principe ?

Ces procédures sont inspirées du ABA (Applied Behavior Analysis) qui décomposent des comportements complexes en étapes simples. Au début, ces étapes sont réalisées avec un adulte, puis par l'élève accompagné oralement ou par imitation, enfin en partie seul avant d'être réalisé en autonomie total. La répétition des actions simples juxtaposées facilite l'apprentissage d'actions quotidiennes comme s'habiller, se laver les mains... Des illustrations de procédures de chaînage sont nombreuses sur Internet. L'enseignant n'a donc pas à les créer. Elles facilitent vraiment le développement de l'autonomie notamment pour les élèves présentant des troubles autistiques. Ils s'en servent de façon ritualisée, ce qui les rassure et leur permet de progresser.

Votre ouvrage est très documenté, et renvoie vers de nombreuses sources. Quels sont les champs de la recherche et de la pédagogie qui vous inspirent le plus ?

Nous vivons une période riche en apport de connaissances scientifiques. Les neurosciences nous permettent de mieux comprendre le fonctionnement du cerveau et ses dysfonctionnements. La psychologie cognitive continue de s’interroger sur les sources de motivation pour apprendre. Quant aux sciences de l’éducation, elles saisissent les différents champs disciplinaires et abordent notre complexité humaine plus globalement. Des relations enseignant-apprenant aux conséquences d'une ambiance de classe ou d'établissement, quelles sont leurs influences sur les capacités d’apprentissage des élèves par exemple ? 

Toutes ces notions, passionnantes et enrichissantes, paraissent incontournables puisqu'elles composent notre champ professionnel. Encore faut-il avoir le temps de se former. Je rencontre beaucoup d’enseignants déçus qui se désinvestissent progressivement. Ils se plaignent de formations dont les thèmes imposés ne correspondent pas à leurs besoins au moment où elles sont proposées.

J’ai vu à Québec un fonctionnement très intéressant à ce sujet. En début d’année, une conseillère pédagogique de circonscription (nommée commission scolaire au Québec) vient dans chaque école et les enseignants lui communiquent leurs problématiques pédagogiques en fonction des besoins observés en début d’année dans leurs classes. Les sujets se recoupent systématiquement sur plusieurs écoles. Puis, la conseillère pédagogique rassemble les recherches et solutions sur ces thématiques et anime des formations différentes en fonction des besoins exprimés par les enseignants. Il me semble que cette formule recentre bien l’enseignant au cœur de son métier et de sa quête de solutions efficaces pour ses élèves. 

En ce début de XXIe siècle, si les effectifs se stabilisent à 25 élèves environ quel que soit le niveau, grâce à ces connaissances et à des formations ciblées sur les centres d’intérêt pédagogique et didactique des enseignants et donc sources de professionnalisation, l’école devrait être un lieu d’échange et d’épanouissement pour nos élèves.

Tom Pousse, 15,50 €

 

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