Portrait d'instit' : Cylia

Portrait d'instit' : Cylia

Après plusieurs années de cycle 2, Cylia enseigne désormais en CM1-CM2, par choix volontaire. Particularités du métiers, engagement pédagogique, relation aux élèves : notre collègue nous raconte sa vie d’instit’ au quotidien…

 

Comment as-tu décidé de devenir professeur des écoles ?

Après le bac, j'ai opté pour une fac de langues (LLCE anglais). J'ai obtenu mon DEUG puis ma licence (L3 aujourd'hui). Ensuite j'ai choisi de partir un an en Angleterre comme assistante de français dans des écoles, car je savais déjà que je me destinais à l'enseignement. C'était pour moi l'occasion de me forger une première expérience, tout en continuant de pratiquer l'anglais. La possibilité de devenir professeur d'anglais m'a aussi effleuré l'esprit à cette époque, mais j'ai préféré me diriger vers le 1er degré en raison de la polyvalence du métier. Sans doute un reste de mon parcours scolaire au cours duquel j'ai toujours apprécié le fait de zapper d'une matière à une autre, sans vraiment en redouter aucune. Quoique…peut-être les maths à partir de la première S, si ! Mais je mets cela sur le compte d'une erreur d'orientation, la section littéraire aurait sans doute été le choix le plus judicieux en ce qui me concerne. Le premier degré donc, peut-être aussi pour ne pas faire exactement "comme maman". Ma mère (ex-prof de français) que, gamine, je regardais corriger ses copies en faisant régulièrement cette réflexion : "Moi, je ne ferai pas ce métier, car il faut toujours travailler à la maison !". Et pourtant, j'ai fini par prendre la même direction…

Est-ce que le travail d'enseignant est un travail solitaire ?

Pour moi, le travail d'enseignant ne peut et ne doit pas être une activité solitaire. C'est d'ailleurs pour cette raison que je me sens aussi bien dans mon école actuelle, car nous avons une vraie cohésion d'équipe. Cela se traduit par des échanges informels au quotidien, sur les pratiques pédagogiques, mais aussi sur les façons de gérer certains élèves aux comportements difficilement maîtrisables par une seule personne (par exemple un élève de CP diagnostiqué TDAH, et qui peine parfois à tenir une journée entière dans sa classe sans entrer en crise, bénéficie désormais un emploi aménagé pour suivre certains enseignements dans plusieurs autres classes de l'école). Nous menons également de nombreuses actions communes sur l'école (ateliers interclasses, journée du sport, activités décloisonnées de tutorat C2/C3 en production d'écrit), nous passons du temps à réfléchir sur les règles collectives, nous préparons certaines séquences à plusieurs (ou au moins nous mutualisons nos trouvailles…). Et cette unité d'équipe se ressent vraiment dans l'ambiance générale de l'école, car les enfants et les parents ne peuvent en aucun cas nous monter les uns contre les autres, étant donné que nous tenons un discours quasi-identique.

Y a-t-il une séquence que tu as particulièrement aimé ?

Pas plus tard que la semaine dernière, j'ai mené une séance de lecture qui m'a vraiment satisfaite. Il s'agissait d'une activité autour d'un petit roman d'anticipation : Toutes les vies de Benjamin, d'Ange. Dans ce livre, le garçon voyage virtuellement dans sept univers parallèles qui sont décrits plus ou moins en détails Côté organisation, les élèves étaient répartis en groupes de 4 environ. Ils devaient, en 25 minutes, prendre autant de notes (livre à l'appui) qu'ils le pouvaient sur chaque univers. Puis, une fois le temps écoulé, j'ai récupéré les livres et je leur ai distribué une série de 15 phrases qu'il fallait numéroter en fonction de l'univers auquel elles appartenaient, et ce d'après les notes de leur groupe (en 5/6 min). Enfin, on a comptabilisé les points de chaque équipe. J'ai particulièrement aimé cette activité car les élèves, pour "gagner", étaient obligés de coopérer (en se partageant les univers pour gagner du temps, en faisant des lectures en diagonales à deux pour s'assurer une bonne compréhension…). De plus ils étaient contraints d'adopter une lecture experte (impossible de tout lire, il n'y avait pas assez de temps), et une prise de note efficace car c'était leur seule trace pour la phase finale du jeu. La lecture, tout comme l'écriture, étaient donc dans ce cas précis de véritables outils fonctionnels au service du jeu. L'apprentissage prenait tout son sens.

 

Dans la relation avec tes élèves, pourrais-tu nous raconter 1 ou 2 situations qui ont été compliquées à gérer ?

L'année dernière, dans ma classe de Cp/CE1, j'ai rencontré des difficultés récurrentes avec une élève qui avait tendance à monopoliser à elle seule toute mon attention. C'était une situation délicate à gérer (comme souvent dans ce cas) car cette élève me semblait en souffrance et j'oscillais continuellement entre l'envie (et le besoin) de la sanctionner et la crainte de l'exclure encore plus du groupe, de la stigmatiser. Par exemple elle voulait absolument que ses cheveux frisés soient tirés. Parfois elle allait (dès 9h) jusqu'à enlever sa queue de cheval (pourtant serrée) pour que je la coiffe moi-même. Je refusais en lui expliquant que ce n'était pas à moi de le faire (et pour ne pas céder à ses caprices). Mais dans ce cas elle était capable de rester jusqu'à 15 min la main accrochée à ses cheveux en attendant que je change d'avis. Inutile de préciser que pendant ce temps elle ne travaillait pas, et qu'il était difficile pour les autres de s'y mettre sereinement, vu qu'elle me rappelait toutes les 2 minutes. Mais si je cédais à de tels caprices, elle prenait cela comme une victoire et ne se mettait pas forcément au travail pour autant. Elle trouvait même rapidement une autre façon de se faire remarquer.

Bref, il n'y avait jamais de "bonne solution", j'étais régulièrement démunie et agacée de devoir consacrer autant de temps à une seule élève.

 

La plus grande difficulté en classe ?

Pour moi, la grande difficulté à surmonter quand on est en classe, c'est de réussir à s'adresser à tous en étant entendu et compris de chacun. C'est faire en sorte de ne laisser personne sur la touche. C'est trouver la posture, les mots, les regards, les gestes…qui permettent de donner confiance, d'encourager, de rassurer, de guider. Par exemple, quand on travaille en collectif et qu'on interroge quelques élèves, il est important de faire en sorte que les autres ne décrochent pas. Pour cela, je leur demande par exemple parfois de reformuler ce qui vient d'être dit, ou je demande à ceux qui ont trouvé la même réponse de se lever ou de manifester leur accord (à l'oral, sur l'ardoise…). Cela parait anodin, mais c'est essentiel à mon avis pour permettre à tous d'être acteurs de la séance, même sans prendre la parole individuellement. Et je me rends bien compte, quand je ne prends pas le temps d'associer ainsi l'ensemble du groupe, que beaucoup plus d'élèves se déconcentrent rapidement.

Et hors de la classe ?

Hors de la classe, la plus grande difficulté est de savoir…s'arrêter. S'arrêter de chercher toujours de meilleures idées, de penser à la façon dont on pourrait s'y prendre avec untel ou unetelle…S'arrêter de cogiter quand on est censés être au repos. Par exemple, il m'est arrivé de faire une séance sur les comparaisons de fractions en cm1. Ce n'était pas, bien entendu, la première séance sur les fractions, mais celle-ci, Y. et E. ne l'ont pas du tout comprise. Par conséquent, le soir même, je cherche comment aborder cette notion différemment. Mais du coup je change mes prévisions, car H. et A., eux, l'ont bien comprise et vont s'ennuyer si on recommence. Il faut que je leur trouve une activité autonome, mais qui les fassent progresser ou du moins chercher. Quand aux 5 autres du groupe CM1, que faire avec eux ? Sans doute reprendre aussi, mais ils sont plus avancés que Y. et E… Bref, c'est ce genre d'interrogations qui nous incite à chercher toujours plus, et qui rend notre travail parfois difficile à interrompre.

Quel « style » d’enseignante as-tu ?

Je dirais une instit plutôt décontractée. Je ne cherche pas à mettre une distance excessive entre mes élèves et moi-même. Par exemple, je ne demande pas aux élèves de me vouvoyer sous prétexte qu'on est en CM et qu'il faut qu'ils apprennent à respecter les profs… Je tiens juste à ce qu'ils me respectent par la façon dont ils me parlent (langage adapté, vocabulaire soigné, attitude correcte).De même, je manie souvent l'humour avec mes élèves, car j'attache beaucoup d'importance au fait de créer un climat de classe agréable et détendu, mais néanmoins studieux. Par contre je sais aussi être ferme quand cela est nécessaire, mais là encore je veille toujours à ne pas exercer mon autorité de façon arbitraire. J'explicite donc au maximum ce que je dis ou fait pour cela paraisse le plus juste possible. Ainsi, quand je reprends un élève (en haussant le ton, ou en le sanctionnant), je lui dis toujours pourquoi son comportement m'a gêné ou a gêné le groupe ("Quand tu te lèves sans cesse pour ramasser tes crayons, tu agaces tes camarades et tu les empêches de rester concentrer ! " me parait plus explicite, plus formateur comme remarque qu'un simple: "Arrête de te lever pour ramasser tes crayons et assieds-toi correctement!".)

Pour toi, quelle est la particularité du métier ?

Ce métier est particulier car il est à la croisée de beaucoup d'autres métiers. On se sent parfois investis tour à tour d'une mission de (ré)éducateur, d'assistant social, de psychologue, de conseiller familial… Autant de spécialités qui ne font pas partie intégrante de notre formation, mais auxquelles on se frotte pourtant régulièrement dans l'exercice de notre fonction.

 

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