Bonnes feuilles : L’expo idéale !

Bonnes feuilles : L’expo idéale !

L’Expo idéale, c’est une série de vidéos qui donne les clés pour réaliser une exposition à la manière d’Hervé Tullet, avec ses idées, ses codes graphiques, mais sans lui. Des dizaines, voire des centaines d’expositions de toutes les tailles et toutes les formes ont déjà été exposées à travers le monde. Aujourd’hui, Bayard Editions publie un coffret d’activités avec un livret d’ateliers d’art pour monter, seul ou à plusieurs, sa propre exposition. Rencontre avec son créateur...

Vous êtes très populaire chez les enseignants. Quel rapport avez-vous avec eux ?
J’ai toujours évité le rapport à la pédagogie parce que je ne me sentais pas assez équipé pour répondre à ce genre de question. A travers mon projet actuel, je me suis plus intéressé à ma pédagogie. J’essaie d’éviter d’être trop là-dedans, Je suis un artiste, et pas un pédagogue. Je n’ai rien lu, ni Reggio, ni Arnaud Stern voire Montessori… Je n’ai pas approfondi les questions pédagogiques. Mais je vois bien qu’il y a une force pédagogique dans mon travail. Je l’assume de plus en plus, et en même temps je considère que ma force, c’est ma liberté d’artiste.

Avez-vous le souvenir d’un enseignant qui vous ait marqué ?
À l’école, j’étais très isolé. Mais je me souviens de Monsieur Plard, mon enseignant de français en classe de 1ère. En début d’année, il a lancé comme ça : « Il y a toujours un élève qui s’intéresse au surréalisme dans ma classe ? ». Cette année, j’ai levé bêtement la main. Ça a été un truc incroyable : donner une charge comme ça à un adolescent. C’est un moment-clé où il m’a un peu sauvé la vie. Je trouve que le surréalisme, c’est un truc absolument incroyable à partager avec des adolescents parce qu’il y a plusieurs champs d’intervention (poésie, peinture, cinéma, provocation). J’ai pris mon rôle au sérieux, et j’ai été confronté à cet univers artistique révolutionnaire, spontané et fort… Ça a été un moment clé. Il y en a eu d’autres : je pense à ma prof d’espagnol qui était antifranquiste… J’étais dans un milieu social pas très favorisé. Et plusieurs enseignants m’ont donné des pistes. Je me vois donc naturellement comme un « partenaire » pour les écoles.

Etiez vous aussi un enfant créatif ou artiste ?
Mystérieusement, j’ai des souvenirs de petite enfance où j’étais très brillant. J’avais des prix… Et puis, ça s’est dégradé en 6ème. Comme beaucoup d’enfants, ça a été un calvaire jusqu’à la terminale.

Est-ce qu’on peut être artiste s’il n’y a pas de souffrance ?
C’est une question que m’a posé ma fille… C’est très difficile d’y répondre. En tout cas, moi j’ai souffert ! Mais je suis extérieur à ma souffrance. Au début, je voulais être Francis Bacon. Je voulais montrer : j’avais une grande panoplie d’expressions. Mais après… ça ne colle pas avec l’époque ! On n’en a rien à faire de savoir si les autres ont souffert ou pas. Ce n’est pas là que ça se situe actuellement. Un artiste intéressant aujourd’hui, s’exprime en partageant son art. Un artiste qui me fait prendre conscience de quelque chose (de mon corps, de mon être social, de mes yeux, du moment que je vis…) : ça, ça m’intéresse. On n’a pas besoin de souffrir, on a besoin de comprendre le monde dans lequel on existe. La souffrance… oui, mais si c’est pour montrer qu’on souffre, c’est un peu hors sujet aujourd’hui. Parce que la souffrance… il y en a un paquet ! Mon art est joyeux, partageur, communicatif. Je ne peux pas exister sans l’autre. Mes dessins ne peuvent pas exister sur un mur de musée. Je trouve ça faible par rapport à la force de choses tellement émouvantes que j’ai reçu, qui sont partagées : des gestes… L’expo idéale est mon œuvre, mais quand on voit quelque chose fait par un enfant de 3 ans (un point, ou autre) et qua ça résonne, que ça prend une force en référence, alors c’est incroyable !

Ne pas savoir dessiner est sans doute le défaut qui vous aura été le plus bénéfique. Quelles sont les qualités qui vous ont permis d’aller si loin ?
Je fais un travail très intellectuel : de la recherche d’idées. J’ai eu la chance de comprendre ce que je faisais dès mon 1er livre. Ce m’a donné une piste, bornée par des idées. Ma chance est d’avoir démarré assez tard, vers 30 ans environ. J’étais un peu plus mature, je sortais de 10 ans dans la pub. J’étais extrêmement frustré dans mon rapport à la publicité et aux idées. Les années 80 étaient une bonne époque. Mais les idées n’aboutissaient pas. Et quand on se rend compte de la finalité… bof ! Et donc j’ai trouvé un sens à ma vie avec ces livres, ces interventions… et ces idées ! Mon obsession, c’est de penser à la force des idées. Et aussi de penser au risque de l’idée.

Des gens me disent parfois : « Toi, tu as une niche ! ». C’est l’une des pires choses que l’on puisse me dire. Car une niche est un monde clos, fermé. On est le petit chien, on aboie, on sort, mais on connait son territoire. Ce serait un terrible défaut pour moi.

Vous prenez un sacré risque à vous lancer ainsi dans l’édition…
J’ai un enfant qui va naître, et j’ai un peu honte d’être encore dans la pub. Les ordinateurs arrivent, et ça me déprime totalement. C’est un élément qu’on retrouve dans mes livres : l’anti technologie, le « fait main », sentir l’humain… J’ai eu la chance de prendre le risque avant que mon enfant naisse. Sinon, j’aurais peut-être cédé. Mais je me voyais très mal vieillir dans ce milieu. Et donc, je me suis lancé tous azimuts dans cette question : quoi faire avec des dessins… sans savoir dessiner !

Ce projet d’expo idéale, est-ce que c’est aussi un moment idéal de votre vie ?
Oui. Les Etats-Unis ont été un moment assez incroyable créativement. Parce que je pense que j’y ai appris à parler. Il y avait une liberté de parole qu’on n’a pas vraiment en France. Ça m’a permis de parler tout haut, de rencontrer des gens. On est étrangers, donc les gens sont plus neufs. Tout est un peu plus neuf. Ça permet de formaliser des choses avec des mots. Ça a été idéal parce que j’ai senti un moteur : des opportunités de parole, et des concrétisations rapides !

Vous allez ramener un peu de New-York en France ?
Je vais ramener les livres qui sont dans ma tête et mon ambition. J’espère rencontrer des projets ambitieux. La 1ère ambition de l’expo idéale, c’est une expo de moi qu’on peut faire sans moi. C’est ça la 1ère ambition : donner le geste, la possibilité de faire.

Vous avez reçu beaucoup ?
On reçoit beaucoup oui. Je travaille avec mon fils Léo qui m’aide à cela. J’aimerais recevoir une pièce de chaque expo idéale. Que l’on m’envoie la plus belle pièce, pour que je la signe, et qu’en contrepartie je signe une autre de leur pièce et que je leur envoie en retour. Et cela en dehors de toute démarche intéressée évidemment. C’est un développement possible de l’expo idéale !

Et ce retour en France, comment il se passe ?
Je ne savais pas trop si je voulais me mettre dans un coin, jouer au peintre du dimanche. Je suis en train de travailler sur un livre qui complète bien les expériences de « Un livre », « Un livre qui fait des sons ». J’ai des projets de rencontres autour de l’expo idéale, des conférences avec des enseignants. Des expositions dont une dans un espace immense aux États-Unis l’été prochain.

Crédits photo : Seoul Art Center, Hervé Tullet 2020.

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