Bonnes feuilles : l'attention, ça s'apprend !

Bonnes feuilles : l'attention, ça s'apprend !

Distraits, dispersés, distanciés… De nombreux « dis » (avec un « i ») d’un genre nouveau touchent désormais nos cohortes d’écoliers ! Et si dans ce monde hyper-connecté, où « le temps de cerveau disponible » est devenu le cœur de l’économie numérique, nous pouvions les éduquer à l’attention ? C’est le pari de Jean-Philippe Lachaux[1], avec son programme ATOLE, pour apprendre l’attention à l’école.

Vous êtes le créateur d'ATOLE, 1er programme d'éducation de l'attention à l'école. D'où vous est venu ce projet ?
D'une demande d'enseignants à l'occasion de conférences que je donnais sur les mécanismes de l'attention. En gros, ils étaient très intéressés par la théorie, mais étaient surtout en recherche de solutions pratiques pour les aider à éduquer l'attention des élèves. J'ai proposé de construire un programme de ce type, à condition qu'il soit co-construit car je ne savais rien de la gestion de l'attention dans une salle de classe. Par chance, le projet ATOLE a rapidement reçu un joli financement de l'Agence Nationale de la Recherche, en 2014, ce qui nous a permis de nous lancer.

Peut-on dire que ce titre est comme une introduction au programme ATOLE ?
Absolument, c'est tout à fait le but du livre, qui peut servir aussi à n'importe quel enseignant qui souhaite acquérir rapidement des connaissances générales sur l'attention. En principe, un enseignant qui referme le livre devrait comprendre toute la logique du programme, son organisation, son contenu et les techniques qui sont proposées : tout doit sembler assez logique et naturel. Mais il reste suffisamment décorrélé d'ATOLE pour qu'on puisse le lire pour comprendre l'attention, même si on ne souhaite pas (encore) se lancer dans le programme.

Votre ouvrage mêle dessins, exemples issus de la vie quotidienne, apports des neurosciences, interpellation du lecteur... Comment l'avez-vous conçu ?
Disons que son organisation est très réfléchie, pour partir de choses relativement évidentes sur l'attention, ou en tout cas très bien établies sur le plan scientifique, en s'assurant à chaque fois que le lecteur comprend bien chaque idée et y "adhère", pour en déduire progressivement tout ce que devrait comporter un programme d'éducation de l'attention, en imaginant qu'on se fixe comme tâche d'en concevoir un de novo. Ensuite, le but évidemment est de convaincre le lecteur qu'ATOLE est une implémentation naturelle d'un tel programme. Et pour chaque aspect évoqué, chaque question traitée, il m'a semblé très important d'être solidement ancré à la fois dans la science, pour bien montrer pourquoi tout ce qui est expliqué aux élèves dans ATOLE est validé scientifiquement, mais également ancré dans le vécu quotidien du lecteur. Car l'attention est vraiment au cœur de notre quotidien, dont elle constitue un fondement.

A partir de quel âge peut-on être formé à l'attention ?
Tout dépend de ce qu'on appelle être formé. Mais un enfant très jeune, dès la petite section de maternelle, peut être sensibilisé à l'importance de l'attention et à ce qu'elle apporte. Un bébé qui pousse son premier cri appelle l'attention de ses parents, donc il sait déjà d'une certaine façon ce qu'est l'attention. 

Les programmes scolaires sont déjà très chargés. Comment un professeur peut-il intégrer ces compétences dans son enseignement ?
Le programme est bien adapté à la maternelle et à l'élémentaire car les enseignants sont assez libres de placer ATOLE comme ils le souhaitent, en étant cohérents avec le socle commun, que ce soit pour l'acquisition de l'autonomie, la compréhension du vivant, de la démarche scientifique, etc. Après, un retour fréquent que j'ai des enseignants est : "on perd du temps pour en gagner". Ce qui compte, ce n'est pas le temps que les élèves passent à l'école, c'est le temps qu'ils y passent en étant attentifs. Car sans attention, il n'y a pas d'apprentissage possible. Donc l'éducation de l'attention semble un préalable assez indispensable finalement, qui permet de faire gagner du temps plus tard, parce que tout va plus vite : on perd moins de temps à répéter dix fois la même chose, les consignes sont mieux suivies, etc...

Votre programme propose des métaphores, comme celle de la poutre, pour bien faire passer des idées...
Oui, et d'expérience, je vois qu'elles parlent bien aux élèves. Il y a des éléments communs entre des phénomènes en apparence très différents, mais qui procèdent d'un mécanisme proche. Dans ce cas, les métaphores sont très utiles, à condition de se méfier des sursimplifications. Par exemple, dire que le cerveau est un muscle, c'est un exemple de sursimplification qui n'est pas très utile parce qu'elle induit un certain nombre d'idées fausses. En revanche, l'analogie entre l'attention et le sens de l'équilibre a une certaine puissance pédagogique, parce que les déviations de l'attention entrainent très rapidement une mise en tension et un déplacement du corps, par des réseaux cérébraux bien connus, donc il y a vraiment une forme de perte de l'équilibre lorsqu'on se laisse distraire. 

Quels sont les retours des enseignants par rapport à ce programme ? Constatent-ils des progrès chez leurs élèves ?
J'ai des retours de toutes sortes, qui vont de la simple anecdote à des descriptions détaillées si enthousiastes qu'elles me font croire que j'ai sauvé la planète ! :-) Ceci dit, il faut toujours se méfier de l'effet positif que peut créer un nouveau programme - tout nouveau, tout beau - donc il nous faudra un peu plus de recul. Mais disons que par exemple, les professeurs et les élèves apprécient que les problèmes d'attention soient abordés sous l'angle du diagnostic - "essayons de comprendre ce qui n'a pas marché et comment faire mieux la prochaine fois". Il semble se développer une vraie compétence métacognitive : les élèves savent parler de ce qui se passe en eux, au moment de la distraction. Ils parviennent à verbaliser et analyser leurs difficultés sans se culpabiliser. Les enseignants, de leur côté, commencent à changer certains gestes pédagogiques, au niveau des consignes par exemple, ou de l'équilibre entre leur parole et celle des élèves. Et puis les élèves semblent réagir mieux et plus efficacement aux appels à l'attention : ils comprennent exactement ce qu'on leur demande. Je suis aussi allé dans une classe de CE2 où les élèves me racontaient comment ils utilisaient les outils d'ATOLE dans leurs activités de loisirs, ce qui montrait un vrai transfert.

MDI éditions, 20 €

 

[1] Jean-Philippe Lachaux est un neuroscientifique, directeur de recherche à l’INSERM.

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